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  • Combat oublié et presse muselée

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    "Derrière les violations de la liberté de la presse se cachent des responsables et des commanditaires. Qu’ils soient président, ministre, chef d’état-major, chef religieux ou leader d’un groupe armé, ces prédateurs de la liberté de la presse ont le pouvoir de censurer, emprisonner, enlever, torturer et, dans les pires des cas, assassiner des journalistes. Pour mieux les dénoncer,Reporters sans frontières dresse leurs portraits."

     Le roi Hamad Ben Aissa Al Khalifa , Bahreïn   texte intégral 

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    C’est un combat invisible, dont ne nous parviennent que des échos lointains. Depuis un an, dans la foulée des révolutions tunisienne et égyptienne, la population du Bahreïn manifeste quotidiennement pour plus de démocratie. Réprimée dans le sang par la famille Al-Khalifa, dans l’indifférence de la communauté internationale, cette révolte pacifique a été filmée, de l’intérieur, par la réalisatrice Stéphanie Lamorré. Pendant plus d’un mois, elle a suivi plusieurs femmes courageuses, et raconte leur quotidien.


    Bahreïn, plongée dans un pays interdit 

    Comment avez-vous réussi à tourner dans un pays aussi verrouillé que le Bahreïn ?
    Je m’y suis rendue au début de l’année, à l’occasion des un an de la contestation. Mon projet initial était de réaliser un documentaire sur la situation des femmes dans plusieurs pays concernés par les révolutions arabes. Dès mon arrivée à l’aéroport, j’ai été arrêtée. On m'a confisqué mon matériel, puis donné l’autorisation de rester trois jours sur le territoire en touriste. Au bout de ce laps de temps, le ministère de l’Information m’a convoquée. D’un commun accord avec la production j’ai décidé d’ignorer cette demande et de « disparaître » aux yeux des autorités pour témoigner. Comme j’étais suivie en permanence, j’ai caché mes affaires dans des sacs plastique pour ne pas montrer que je quittais mon hôtel et je suis partie discrètement avec un ami. Un tournage clandestin a démarré pendant lequel j’ai logé chez les uns et les autres.

    Vous filmiez en caméra cachée ?
    Non, ma caméra était toujours visible et les gens des différents quartiers savaient très bien qui j’étais. En revanche, pour que la police ne me repère pas, je sortais en niqab, intégralement voilée, comme la plupart des manifestants. Dans les rues, tout le monde filme, y compris les forces de l’ordre, et la majorité des gens se protègent en se masquant le visage. Ceux qui ne le font pas savent qu’on peut les reconnaître.

    Comment avez-vous réussi à sauvegarder vos images ?
    Je me rendais tous les deux jours chez quelqu’un pour copier mes séquences, et réaliser des transferts sur différents disques durs. A deux reprises, un de mes contacts est sorti du Bahreïn avec l’équivalent d’une vingtaine d’heures de rushs sur son ordinateur, et, depuis un pays voisin, m’a renvoyé les images par Fedex.

    Les films témoignant de la situation sur place sont-ils nombreux ?
    Un reportage a été tourné par Al-Jazira l’an dernier, au moment où la révolution a commencé. Il a été diffusé en anglais en mars 2011 je crois. A ma connaissance, il n’existe pas d’autres documentaires sur le sujet. La situation géographique du pays favorise la censure et le contrôle de l’information. Comme le Bahreïn est une île, on ne peut y accéder que par avion. Le seul pont existant mène à l’Arabie saoudite, qui exerce une véritable mainmise sur le pays… Le grand prix automobile constitue la seule occasion pour les journalistes étrangers d'entrer sur le territoire. Mais c’est très compliqué pour eux de parler d’autre chose que de formule 1. Ils sont encadrés, ils portent des stickers fluorescents sur eux pour qu’on les reconnaisse bien. En avril par exemple, une équipe de la BBC s’est rendue dans un quartier chiite et a été arrêtée manu militari. Elle a été chassée par un hélicoptère, encerclée par dix voitures de police…

    Les seules informations proviennent donc des habitants eux-mêmes…
    Oui, les habitants sont très présents sur les réseaux sociaux, et postent des vidéos sur YouTube. Mais beaucoup sont en arabe. Donc si vous n’êtes pas un peu connecté à ce qui se passe là-bas, si vous ne parlez pas la langue, il est difficile d’avoir un réel aperçu de la situation.

    Actuellement, le gouvernement exploite fortement le clivage sunnites/chiites pour exercer son emprise sur la population.
    Au Bahreïn les sunnites et les chiites ont toujours cohabité sans problèmes. Mais depuis un an le régime sunnite essaie d’opposer les deux camps. 75% de la population est chiite, et cette majorité est aujourd’hui opprimée et ostracisée. Le régime fait croire que la révolution au Bahreïn est soutenue par l’Iran, et que si les chiites renversent la royauté, les Iraniens prendront le contrôle du pays..

    La contestation a été déclenchée par les révolutions égyptienne et tunisienne, mais l’autoritarisme du régime n’est pas nouveau. N’y a-t-il jamais eu, par le passé, de tentatives de révolution ?
    Des amorces de soulèvement ont eu lieu dès les années 80 et 90. La situation était comparable à celle du Chili de Pinochet : on arrêtait toute personne opposée au régime. A l’époque, on entendait d’autant moins parler de la situation au Bahreïn que les réseaux sociaux n’existaient pas, et que les gens n’avaient pas accès comme maintenant aux caméras et à Internet… Les révolutions égyptienne et tunisienne ont donné un nouvel élan au mouvement de révolte, qui, depuis, ne s’est pas arrêté un seul jour. Là réside la nouveauté. Avant, les tentatives de soulèvement ne duraient pas, car les habitants avaient trop peur d’être torturés, tués. Alors que, depuis un an, le sentiment de ras-le-bol est tel que la contestation est massive et continue.

    Cette contestation touche-t-elle seulement Manama ou tout le pays ?
    La partie sud de l’île appartient à la famille royale et personne ne peut s’y rendre. Pour le reste, le pays se réduit plus ou moins à la capitale ! Manama est une ville très étendue qui rappelle un peu Los Angeles. Les gens manifestent dans les quartiers périphériques, mais le centre, notamment le centre financier, est ultraverrouillé. Régulièrement, les opposants essaient d’y rentrer, mais ils sont refoulés par la police. Moi-même, j’ai essayé d’assister à plusieurs rassemblements en centre-ville. Il fallait arriver quatre ou cinq heures avant l’heure prévue de la manifestation pour pouvoir y accéder. Dès que les autorités voyaient plus de trois personnes réunies ensemble, elles venaient les disperser ou les arrêter…

    Comment s’organise le mouvement de contestation ?
    La contestation repose principalement sur la société civile, notamment les jeunes, à travers des mouvements spontanés comme celui du 14 février. Tous les jours dans les quartiers les gens descendent dans la rue, appellent à des manifestations.

    Que sont devenues les femmes que vous avez interviewées ?
    Aucune d’entre elles, à ma connaissance, n’a été inquiétée à cause du film. Mais depuis le tournage, Zeinab, fille d’un célèbre opposant, a été incarcérée pendant un moment car elle a manifesté devant la prison où son père, en grève de la faim, est détenu.

    Conservez vous un souvenir particulier de ce tournage ?
    J’ai énormément de souvenirs forts. Par exemple, l’enterrement de ce jeune homme, Youssef, qui, un matin, est sorti de chez lui pour acheter du pain, et n’est jamais revenu… Au Bahreïn, les funérailles donnent lieu à des rassemblements de soutien, et comme le montre l'une des séquences du film, la police n’hésite pas à attaquer jusque dans l’enceinte des cimetières ! C’est absolument délirant : le corps n’est même pas enterré que les gens venus se recueillir sont pris pour cibles. Il y a beaucoup de monde, des femmes, des enfants, et les autorités s’en foutent ! Je trouvais important de montrer que la répression ne s’exerce pas uniquement pendant les manifestations. On arrête les habitants au hasard, on les frappe, on les torture, et cela arrive tous les jours...

     

    Reproduction intégrale de l'entretien de
    Hélène Marzolf

    Pour aller plus loin 

     


    Bahreïn, plongée dans un pays interdit (extrait 1) par Telerama_BA


    Bahreïn, plongée dans un pays interdit (extrait 2) par Telerama_BA

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